THÉSÉE ET LA DÉMOCRATIE, VOUS AVEZ DIT ?

PASSE RECENT

Il y a deux ans j’ai écrit « LABYRINTHES – VIES DE THESEE », douze épisodes inspirés de cet illustre personnage de la mythologie grecque. Thésée est par excellence le héros national athénien pendant toute l’antiquité, celui qui aurait réuni l’Attique en une seule cité-État, au XIIème ou XIème siècle avant JC. Il aurait même inventé la démocratie comme aimaient le croire les contemporains de Clisthène au Vème siècle. Eschyle en parle comme d’un guerrier parfait et selon Plutarque (qui veut dépoussiérer sa vie de tout ce qui est fabuleux) il a su allier la prudence et la force. Thésée est né d’une union clandestine et d’un père incertain, il fonde la ville d’Athènes, en réunissant ses bourgs dans une même enceinte, il a enlevé des femmes, il a éprouvé des malheurs domestiques, et à la fin de sa vie il s’est attiré la haine de ses concitoyens. Voilà ce qui est le plus vraisemblable et le moins fabuleux selon Plutarque. (Par ailleurs, le Minotaure crétois, selon le même auteur, ne serait qu’un général de l’armée de Minos, appelé Tauros, qui utilise les jeunes athéniens comme esclaves, et que Thésée vaincra.)

Quant à nous, nous avons gardé tous les épisodes fabuleux les plus connus, sa naissance miraculeuse, le voyage initiatique vers Athènes en tant que jeune prince encore inconnu aux yeux de son père, le voyage vers la Crète avec les 13 jeunes athéniens sacrifiés, la victoire sur le Minotaure, son histoire d’amour avec Ariane, les différentes versions de l’abandon de celle-ci, le retour tragique à Athènes avec la mort du Roi Egée. J’ai aussi réécrit la scène entre Dédale et Icare, car c’est la plus belle perle de ce collier, belle métaphore de la liberté et de la création.

Chaque semaine ces textes ont été joués dans le quartier de la Duchère, devant des publics différents mais aussi à la prison pour mineurs de Meyzieu. A partir de ce texte, des jeunes et des moins jeunes ont écrit leurs propres histoires avec leurs propres mots. Des histoires d’aujourd’hui avec des personnages d’aujourd’hui qui ont donné lieu à des spectacles que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

PRESENT

La suite du mythe de Thésée, après son retour de Crète semble plus chaotique. Il unifie d’abord l’Attique en une seule entité et partage la société athénienne en trois catégories : nobles, artisans, cultivateurs. Aucun mot sur les esclaves car ils n’avaient pas de droits politiques dans la cité, les métèques non plus, quant aux femmes, elles étaient considérées comme d’éternelles mineures. Enfin, il invente la démocratie.

Selon Plutarque il abdique pour laisser la place au peuple, tandis qu’il va s’occuper « d’organiser l’Etat » (« Les vies des hommes illustres », tome 1). Selon un autre auteur, Isocrates, cela se passe un peu différemment. Dans « L’éloge d’Hélène », l’auteur nous dit que Thésée constate d’abord les méfaits de la tyrannie.  Ensuite après avoir observé, délibéré et jugé, il décide de donner le pouvoir de décision au peuple. A son tour, ce dernier exerce son pouvoir de décision et décide de le rendre à Thésée. Ainsi nait un régime spécial qui tient de la démocratie et de la monarchie. Tout cela se passe dans une appréciation mutuelle nous dit-on, le peuple a apprécié les capacités de Thésée et l’a jugé digne de gouverner. Il a mesuré la fiabilité et la conformité à l’intérêt commun de l’un et de l’autre système et estimé que la monarchie de Thésée l’emportait sur la démocratie. Si Thésée détient seul le pouvoir l’intérêt de la communauté sera favorisé.

Pour le philosophe Isocrates, qui était le contemporain de Platon, ce qui importe c’est de donner une leçon à ses contemporains, non pas autant l’attachement à un régime spécifique, mais la moralisation de la vie publique. Thésée semble donc incarner les vertus civiques et c’est cela qui va conduire au choix du modèle politique, la prise de décision et la mise en œuvre étant de fait très pragmatiques.

Nous verrons lequel des deux versions nous choisirons dans nos scènes. La version plus simple (mais sans explications) de Plutarque ou celle d’Isocrates.

Après cette épisode, Thésée perd de sa superbe, multipliant les aventures à deux balles (en apparence en tout cas) et autres enlèvements de femmes, avec pour conséquence des guerres en Attique. Il se trouve prisonnier chez Hadès pendant trois ans, il est libéré par Hercule mais à son retour une coalition conduite par Ménesthée le frappe d’ostracisme et le condamne à l’exil. Il meurt à Scyros à l’image de son père, en tombant du haut d’un rocher, c’est son oncle qui le pousse, le roi Lycomède, car il a peur que Thésée lui usurpe son trône…

Étrange cette déréliction du personnage, nous l’avons remarqué chez d’autres héros grecs, par exemple Jason qui finit mal lui aussi, mais c’est peut-être au fond une manière de s’humaniser. Le personnage de Thésée est construit de rajouts et de superpositions, au gré des époques, en fonction de l’évolution de l’histoire et du discours national athénien.

C’est donc cette partie que nous allons aborder cette année. Elle est la moins connue et la moins portée au théâtre et à l’Opéra (sauf l’épisode Phèdre) peut-être à cause de la fragmentation ou d’une impression romanesque chaotique.

Nous allons nous interroger sur la naissance de la démocratie athénienne, le référent principal reste le VIème et Vème siècle. Pourquoi et d’où nait la démocratie ? Elle nait d’une grave crise politique et économique nous dit Isocrates. Elle naît aussi du désir de garder l’union attique, le danger d’implosion est menaçant. Mais le plus grand problème reste l’esclavage pour dettes, Un paysan ne peut plus vivre du produit de sa terre, à cause de la concurrence qui vient de la Grèce intérieure, plus riche. Alors il s’endette mais comme il n’arrive pas à rembourser, il est forcé de travailler pour payer ses créanciers, autant dire qu’il devient esclave avec toute sa famille. Un corps-esclave. Les terres appartiennent à une poignée de propriétaires terriens, appelés Eupatrides, qui reçoivent les contributions annuelles d’un nombre important de petits fermiers. Ceux-ci sont appelés des hektemoroi ; des « sizeniers », car un hectémore devait reverser un sixième de sa production au propriétaire dont il dépendait. S’il manquait à cette obligation, il pouvait être vendu comme esclave. L’abîme qui séparait les riches des pauvres s’élargissait. C’est cette plaie ouverte qui est à la base de soulèvements populaires souvent réprimées dans le sang. Cette situation nous fait-elle penser à la veille de la Révolution de 1789, les cahiers des doléances parlent de vies laissées à l’abandon et dans la misère, les mauvaises récoltes s’ajoutant à « libéralisation du commerce des subsistances », par Turgot. Au fond vive « le laisser-faire / laisser passer », vérité qu’on ne dit pas souvent.

C’est aussi cela la beauté de la démarche. Thésée nous parle directement aujourd’hui. L’espace-temps se replie sur lui-même en une coquille étrange. Nous sommes au XIIème siècle ou au Vème siècle avant JC, nous sommes à la veille de la Révolution française si nous le voulons et nous sommes en 2019, nous citoyens d’aujourd’hui. Si trois cents personnes détenaient toute la richesse dans Athènes antique, qu’en est-il aujourd’hui, lorsque plus de 80 % de la richesse mondiale va au 1 % les plus riches. Ou alors 62 personnes sont plus riches que 3,5 milliards d’individus (Rapport ONG OXFAM). Nous marchons sur la tête. Alors qu’est-ce qui a changé depuis Thésée ?

Le but de nos premières séances sera de questionner quelle est notre place en tant que citoyens, sommes-nous investis dans la chose publique, quel est l’intérêt d’une démocratie, comment entretient-on cette flamme, savons-nous jouir de nos libertés et assumons-nous nos devoirs ? La démocratie représentative est-elle suffisante, ou bien devrait-elle être plus délibérative ou directe ?  Qu’est-ce qu’on peut changer, améliorer, bousculer ? Les citoyens se sentent-ils associés aux décisions ? Ou alors faut-il totalement refonder la République ? Le théâtre peut participer à cela car c’est d’abord un rituel démocratique, avec des forces en jeu qui doivent trouver un compromis. L’individu et le groupe sont au cœur du théâtre et selon le philosophe Bernard Stiegler, le théâtre est défini comme le « passage à l’acte » de la naissance même du peuple, le lieu même de son individuation psychique et collective. Alors voilà, dans notre démarche, si rapport il y a avec l’actualité, « Gilets jaunes » ou soi-disant « Débat national », c’est uniquement la réalité de Thésée qui nous y amène…

Calin Blaga