Le Lien Théâtre : un binôme créatif

ANNE-PASCALE PARIS, responsable artistique, METTEUSE EN SCÈNE

Photo © Ernesto TimorLe théâtre s’est imposé à moi, comme une nécessité de vivre et de raconter le monde. Depuis 1985, je vis du théâtre, en tant que comédienne puis metteuse en scène. J’ai créé et dirigé une première compagnie, Sol y Sombra, pour laquelle j’ai mis en scène huit spectacles dont Conversations après un enterrement de Yasmina Reza et Mes nuits sont plus belles que vos jours d’après Raphaële Billetdoux — qui dira de la pièce « ce que le film n’a pas réussi à rendre, ce que le livre même, objet muet, gardait plié entre les lignes, Anne-Pascale Paris le tire à elle, le mâche, le déglutit et le remet au monde ».

J’ai porté dans mes tripes le projet du Lien Théâtre pendant plus de 10 ans. Il est l’expression de mon engagement pour un théâtre riche de sens et d’esthétique, un théâtre qui se passionne pour les comportements des hommes, un théâtre qui questionne la société, le pouvoir et le politique, la violence et le silence, un théâtre qui crée du lien et se transforme jour après jour au contact des publics.

 

CALIN BLAGA, AUTEUR

En 2002 il s’installe à Lyon où il est admis à TDMI, Centre pour les Arts de la Scène et de l’Image dirigé par la chorégraphe Marie Zighera. Parallèlement à l’écriture pour le théâtre (une dizaine de pièces écrites), il crée plusieurs spectacles de danse-théâtre parmi lesquels Entre et attends-moi là pour quatre comédiennes danseuses, ou encore À propos des oiseaux-lyres, grand chantier autour du thème de l’immigration pour neuf interprètes, une chanteuse et des barbelés.
En 2009 il sort de l’ENSATT dans la section écriture dramatique dirigée par Enzo Cormann. Depuis 2008, il collabore en tant qu’auteur avec Le Lien Théâtre, sur des projets autour de la violence fondamentale et des mythes. Plusieurs textes (entre autres T’es pas mon genre et La Violence de l’Histoire (deux volets, L’homme armé et Gilgamesh) sont écrits suite à des ateliers ou des rencontres dans des lycées et collèges de Lyon et Villeurbanne, à la prison pour mineurs de Meyzieu ou auprès des résidents du quartier Les Taillis de Bron.


paroles croisées


Quel regard portez-vous sur votre binôme créatif ?


Calin. Au début j’essayais de trouver ma place d’auteur… Une amie commune m’a invité au lancement de ta compagnie. Elle pensait que mon travail d’écriture pouvait rencontrer ta force artistique à toi. Elle ne s’était pas trompée.


Anne-Pascale. Nous avons pris le temps de travailler ensemble et de proposer des projets de création qui aient du sens pour nous… Un processus de création que l’on partage avec des personnes qui se sentent concernées par nos réflexions et qui n’ont pas toujours l’espace pour dire ce qui les habite, ce qui les révolte, ce qui les émeut… Je me rappelle de la première version de « L’Ascenseur » par exemple, nous ne savions pas comment tu pourrais écrire quelque chose à partir d’une matière qui était tellement vaste… à partir de rencontres, de paroles, de fragments sociologiques, philosophiques et autres documents…


Calin. Il me semble que ce n’est pas une commande classique ! Déjà l’impulsion vient tout de même de toi, tu es la déesse de la « chiquenaude »… (rires) Nous avons ces temps de rencontres, d’improvisations avec les personnes, les publics, auxquels des comédiens du Lien Théâtre participent aussi. On me voit souvent avec mon enregistreur. C’est toute une digestion, car ensuite nous échangeons beaucoup tous les deux, nous lisons aussi. Il arrive que tu mettes en place d’autres ateliers avec des comédiens où des bribes de textes peuvent naître… Et avec toute cette matière, des livres et Internet, je me retire pour écrire. Après je te livre un texte à partir duquel tu prépares seule la mise en scène, mais avec un nouveau regard frais sur toute cette matière. Ensuite les répétitions commencent avec les comédiens, scénographe, créateur lumière. Finalement chacun a son rôle bien défini dans cette fourmilière.


Anne-Pascale. Et le temps que toi tu prends à écrire, moi je continue ma digestion (rires). Et quand le texte arrive, je suis incroyablement surprise de voir à quel point il est le reflet des ateliers qu’on a pu mener avec les publics, avec les comédiens, mais aussi de toutes nos lectures et de tous nos échanges. Reflet ? Mais le texte est aussi décalé. D’ailleurs, tu arrives bien à trouver ta liberté quand tu écris pour le Lien Théâtre ou c’est enfermant ?


Calin. Voilà une question qui m’agite, mais je l’appréhende mieux maintenant. C’est la question de la liberté dans la contrainte. Je suis libre car je choisis les contraintes auxquelles je décide de me soumettre volontairement, n’est-ce pas ?


On vous renvoie parfois l’image d’un théâtre social…


Anne-Pascale. C’est quelque chose qui m’irrite un peu… C’est plutôt « un théâtre sur des sujets de société qui concerne les jeunes », je dirais ça. Mon théâtre à moi c’est un théâtre de la réalité parce que les personnages sont des personnes qu’on a pu rencontrer, ou que tu inventes dans l’écriture
Calin, parce que nous avons tellement lu et rencontré de personnes qui peuvent nourrir la création de ces personnages qu’on a l’impression qu’ils sont vrais.


Calin. Quand je nous vois travailler, nous sommes au cœur d’un acte créateur, assumé, réfléchi. Certes, le théâtre se créant et se partageant à plusieurs, la première inspiration c’est tout de même l’humain et toute notre vie en commun, où que nous soyons… Notre public jamais ne nous a dit « j’y crois pas ».


Anne-Pascale. : C’est un théâtre de la réalité, mais le fait que tu sois là nous aide à décoller de cette réalité et nous permet de nous évader, de voir plus large, de voir plus ample, de regarder finalement cette réalité plutôt que de s’y perdre …


Calin. Et dans tes mises en scène il y a toujours une part de rêve, de fuite, des fenêtres cachées que tu vas décider d’éclairer. Tes scénographies permettent de voir plus large également. De ne pas nous enfermer. Il y a peu d’objets dans tes mises en scène, peu d’espaces fermés, tu essayes que ce soit toujours assez large et que les choses soient suggérées.


Anne-Pascale. Je m’échappe aussi de la réalité. Le spectateur se fait sa propre idée… Et en même temps j’aime dans tes textes que tu arrives à multiplier les points de vue, par rapport à cette réalité. Tu sais la raconter à travers tous les points de vue de tous les protagonistes dans le spectacle, c’est ça qui fait que ce n’est pas moralisateur, ni avec des solutions toutes faites, c’est le regard de chacun, son point de vue sur cette réalité, c’est ça qui est intéressant et tu sais remettre cette réalité dans un cadre plus abstrait, plus onirique, plus décalé.


Calin. Un reflet de la réalité… Quand j’écris pour le Lien j’ai l’impression de me rendre utile, pour un temps au moins. Et quand ce qu’on fait ensemble suscite un écho positif, alors voilà qui me rend heureux. Moi je dis que je fais un théâtre d’avenir.


Le Lien Théâtre, un théâtre pour les jeunes ?


Anne-Pascale. Moi ça me plait de dire que c’est un théâtre pour jeunes adultes. Dans jeunes adultes, il y a jeunes et adultes. J’ai l’impression que ce n’est pas un groupe duquel on s’occupe beaucoup, on les place soit dans l’adolescence soit parmi les adultes, mais cette période intermédiaire… Je n’ai pas l’impression que la vie qu’on leur fabrique laisse une place aux jeunes adultes, alors moi qui suis une grande optimiste, j’ai besoin de me dire que ces jeunes sont les adultes qui demain vont pouvoir faire la société qui leur permettra de vivre dans un monde encore beau, encore agréable pour eux et leurs enfants. Je me dis qu’on doit leur proposer un théâtre dont ils puissent se saisir pour réfléchir à ces sujets qui concernent les jeunes mais les adultes aussi. C’est pour ça qu’on est davantage dans des programmations pour jeunes, mais à chaque fois qu’on a pu mélanger un public de jeunes et d’adultes, les adultes étaient conquis aussi par nos spectacles.

Calin. Pourtant aujourd’hui certaines attitudes nous font croire qu’être jeune est un danger pour la société. Un danger plutôt qu’un espoir. Le jeune est dangereux, alors on invente mille dispositifs pour le dresser, le calibrer, le lisser puis on finit par l’enfermer et le livrer en produit fini, joliment emballé pour que la société puisse le consommer, le dévorer. Alors j’aime beaucoup quand je rencontre des jeunes qui disent et clament fort leur part de révolte consciente et que je prends aussi pour moi : je ne veux pas être là où vous voulez que je sois.